Par: Pr Menahem Milson
Ces cinquante dernières années, Le Protocole des sages de Sion a été
publié et distribué dans le monde arabe, avec peut-être plus de succès
que nulle part ailleurs.
Le
Protocole a en fait été publié en arabe dès 1925, mais pendant un quart
de siècle ce texte antisémite n'a pas joué de rôle prépondérant dans le
combat arabe contre le sionisme. Il semble que l'accueil sans précédent fait au Protocole ne soit
intervenu qu'après la création de l'Etat d'Israël. Le fait qu'une
petite communauté de Juifs ait vaincu les armées réunies de sept pays
arabes et créé un Etat souverain – en dépit de la désapprobation des
pays arabes –, a entraîné une dissonance cognitive chez les Arabes : le
sort des Juifs, selon le Coran, est de vivre dans le malheur et
l'humiliation. Les Juifs sont en outre qualifiés de lâches au combat.
Dans ces conditions, comment Israël avait-il pu gagner la guerre et
priver les Arabes de la victoire ? La croyance en un complot juif
mondial, tel que décrit dans le Protocole, a fourni une explication
prétendument rationnelle à ce qui était autrement inconcevable pour les
Arabes. Le fait que Le Protocole des sages de Sion réponde à un besoin
psychologique profond semble expliquer en grande partie le succès de
l'ouvrage dans le monde arabe. En effet, depuis le début des années 50,
celui-ci est omniprésent dans le discours des élites politiques arabes.
La première à avoir attiré l'attention sur l'existence d'une
version arabe du Protocole des sages de Sion est la spécialiste du
Moyen-Orient Silvia Haim, en 1955. Dans un article intitulé
"Littérature arabe antisémite : remarques introductives", elle souligne
que la première traduction en arabe du Protocole a paru dans les années
1920. Il est surprenant de constater que l'existence d'une version
arabe du Protocole et l'antisémitisme arabe de manière générale n'ont
attiré l'attention des chercheurs, universitaires et autres
intellectuels qu'après que Yehoshafat Harkabi, aujourd'hui défunt, se
fut intéressé au sujet. Dans son remarquable ouvrage La position arabe
dans le conflit avec Israël, publié en 1968, Harkabi rapporte divers
phénomènes révélant la haine du Juif dans la littérature et les médias
arabes, les qualifiant assez justement d' "antisémitisme arabe". Il
consacre un chapitre entier au Protocole en arabe, et sa bibliographie
comprend une liste exhaustive de versions arabes toujours en
circulation. Malheureusement, depuis la fin des années 1960, le nombre
de maisons d'éditions ayant édité le Protocole n'a fait que croître.
Notons que si le Protocole des sages de Sion est bien sûr
d'origine européenne, son adoption et sa large diffusion dans le monde
arabe ont probablement été facilitées et encouragées par des
stéréotypes de Juifs profondément enracinés dans la culture arabe. Je
ne pense pas à l'image négative du Juif impie, mais aux stéréotypes du
Juif rusé et enclin aux complots. Deux incidents majeurs intervenus aux
premiers temps de l'islam, et considérés comme faisant partie de
l'histoire sacrée, ont contribué à enraciner ce stéréotype dans les
mentalités. Ces deux incidents se rapportent qu'entretenait le prophète
Mahomet avec les Juifs de Médine. Mahomet avait d'abord établi une
alliance avec les tribus juives de Médine, mais au bout de quelques
années, il rompit le traité et les attaqua. Il faut de bonnes raisons
pour rompre un traité et l'histoire islamique sacrée fournit des
explications aux actions de Mahomet : selon les sources islamiques, le
Prophète était un jour assis avec un groupe de disciples, dos au mur.
Soudain, il se leva pour annoncer que l'Ange Gabriel venait juste de
lui révéler que les Juifs de la tribu de Banu Nadhir complotaient pour
l'attaquer en lui jetant une grosse pierre sur la tête du sommet du
mur.
Sue la base de cette "preuve" divine de l'existence d'un
complot juif, la tribu de Banu Nadhir a été expulsée de la ville et
tous ses biens ont été confisqués par les musulmans.
Les prochains sur la liste furent les Juifs de la tribu de Banu
Qurayzha : la rumeur prétendait qu'ils complotaient contre Mahomet et
se préparaient à le trahir. Les musulmans les cernèrent et après que la
tribu se fut rendue, les hommes furent tous mis à mort, tandis que les
femmes et les enfants furent faits esclaves.
Ces histoires sur la tromperie et la traîtrise des Juifs son
très répandues parmi les musulmans car elles font partie de la Sira, la
biographie sacrée du Prophète. Ces récits anti-juifs ont dernièrement
été mis en scène dans une série télévisée diffusée sur la chaîne
saoudienne Iqra. Il convient de souligner que les actions du Prophète
Mahomet telles qu'elles sont rapportées n'ont pas uniquement une valeur
historique ; elles servent aussi de critère de conduite pour les
musulmans.
Les historiens sunnites ont longtemps imputé à un complot juif
secret le fossé traumatique qui sépare chiites et sunnites ; ce complot
aurait été mis à exécution par les machinations d'un certain Juif
yéménite du nom d'Abdallah ibn Saba, qui s'est extérieurement converti
à l'islam. Ainsi l'événement le plus traumatique de l'histoire de
l'islam primitif provient, d'un point de vue musulman, d'un complot
juif visant à corrompre et détruire l'islam.
Ainsi, ces récits islamiques rendant les Juifs coupables de
complot contre Mahomet et la communauté musulmane ont indubitablement
prédisposé à l'adoption du Protocoles comme document authentique
révélant la vraie nature des Juifs et du judaïsme.
Comme mentionné plus haut, la première édition arabe du
Protocole des Sages de Sion date 1925. Toutefois, il est à peine fait
mention de cette édition par la suite, et les traductions consécutives
n'y font pas référence.
Une nouvelle traduction arabe de Muhammad Khalifa Al-Tunisi a
d'abord été éditée en 1951 pour être ensuite reprise par plusieurs
maisons d'édition. La deuxième édition, datant de 1961, est digne
d'attention, car préfacée par un auteur égyptien de grande renommée,
Abbas Mahmoud Al-Aqqad (1889-1964). Cette préface reprend un article
élogieux publié par Al-Aqqad dans une revue égyptienne peu de temps
après la première publication de la traduction d'Al-Tunisi.
Voici quelques extraits de la préface d'Al-Aqqad : "Afin de
rendre justice à l'histoire, je me dois de résumer ici ce qui est dit
du livre d'un point de vue historique afin de la prendre en défaut et
de mettre en doute l'authenticité de ses sources ou, au contraire, de
la confirmer et de prouver la véracité de son contenu. (…) Les
critiques se basent aussi sur le fait que le Times de Londres prétend
qu'il s'agit d'un faux, après y avoir fait référence comme à un
document authentique. De l'autre côté, l'argument de ceux qui
prétendent que ces documents ou leur contenu sont véridiques est de
dire que ces documents n'apportent rien de nouveau par rapport aux
livres juifs connus, tels que le Talmud et les livres de la tradition
juive – sauf que le Talmud parle en termes généraux, alors que ces
documents apportent des détails."
Citant le journaliste britannique A.K. Chesterton, Al-Aqqad
affirme que "les Sages de Sion sont soit une réalité historique, soit
le produit de l'imagination, mais ce qui est indéniable est qu'ils
tentent d'avoir de l'influence." Al-Aqqad poursuit : "Je peux
personnellement ajouter que nous assistons à une énorme machination
allant d'Istanbul à l'Amérique, à l'Amérique du Sud, et cela prouve,
entre autres, qu'un gang international est à l'œuvre pour atteindre ses
objectifs, même s'il n'y a pas [vraiment] eu de coordination dans la
phase préparatoire… Une autre preuve [de l'existence d'un complot juif]
est que les sionistes se servent de leur influence pour apporter une
notoriété à des auteurs de moindre importance afin de les fourvoyer.
C'est ainsi qu'aucun livre en arabe écrit par un écrivain critique du
sionisme n'a jamais été traduit [dans les langues occidentales]. Je
n'ai pas besoin de chercher loin – c'est le cas pour mes propres livres
(…) dont l'impression [en français et en anglais] a été interrompue,
malgré tout le mal qu'on s'est donné pour les traduire, car je
m'exprimais contre la politique sioniste."
La contribution d'Al-Aqqad aux écrits sur le Protocole des
Sages de Sion en arabe, en continuelle augmentation, ne se limite pas à
cet article critique de 1951 (réédité en 1961 comme préface la
traduction de Tunisi). En 1956, il a publié un ouvrage intitulé
Al-Sahyuniyya al-'Alamiyya ("le sionisme mondial") qui s'en prend
violemment au sionisme, mais aussi aux Juifs et au judaïsme de
l'antiquité à nos jours. Selon Al-Aqqad, la nature juive est si
perverse et les Juifs représentent une telle menace pour toutes les
autres nations que le monde devra les forcer à s'assimiler pour qu'ils
cessent d'être un groupe distinct des autres. Un résumé du Protocole
est fourni dans l'annexe. Le livre est sorti dans la série Ikhtarna Lak
("Nous avons sélectionné pour vous"), qui servait de moyen
d'endoctrinement national et a été édité par Dar al-Ma'arfif, plus
grande maison d'édition égyptienne.
L'ouvrage d'Al-Aqqad adopte le vieil argument des propagateurs
du Protocole : peu importe que les détails relatifs aux origines du
Protocole soient ou non exacts. Ce qui importe est que les événements
historiques sont conformes au projet juif présenté dans le Protocole.
Cela suffirait à prouver qu'il existe bien un complot juif.
Il est intéressant de noter qu'Al-Aqqad était l'une des plus
grandes figures de la vie intellectuelle égyptienne au 20ème siècle, et
le resta jusqu'à sa mort, en 1964. Le site officiel du gouvernement
égyptien consacre une page à sa vie et son œuvre. Celle-ci s'ouvre sur
la phrase suivante : "Abbas Mahmud Al-Aqqad est l'un des piliers
intellectuels de la renaissance [arabe] du 20ème siècle. (…) Il fut
l'un des interprètes de la conscience et de l'éthique égyptienne."
Ce qui est écrit sur "les Juifs" dans le Lexique des coutumes,
traditions et expressions folkloriques égyptiennes, publié en 1953,
révèle à quel point la description du Juif comme cherchant à contrôler
le monde imprégnait le discours arabe dans les années 1950. L'auteur de
ce lexique, Ahmad Amin (1886-1954) était lui aussi une figure
intellectuelle marquante de l'époque. Dans un passage consacré aux
Juifs, il dit notamment : "En Amérique, où ils ne dépassent pas les six
millions, ils ont réussi à dominer la population [du pays], riche de
près de 400 millions [sic]. Ils discernent parfaitement le type
d'activités qui leur permettra de prendre le contrôle de la nation où
ils se trouvent, telles que : la médecine, la banque, le journalisme,
l'enseignement, etc. Ils sont particulièrement doués pour la
propagation d'idées et de doctrines qui ébranlent la religion."
Une autre traduction du Protocole, parue en 1967, a été
effectuée à partir de l'édition anglaise par le journaliste et
traducteur libano-palestinien 'Ajjaj Nuwayhidh. Cette édition, plus
volumineuse que celle d'Al-Tunisi, comprend une première partie sur la
prétendue histoire du Protocole et une histoire du sionisme ; la
seconde partie est le Protocole lui-même ; la troisième partie discute
de prétendues sources talmudiques relatives au Protocole, et la
quatrième parties porte sur des sources bibliques et religieuses. La
traduction de Nuwayhidh, qui est apparemment devenue la version
standard dans le monde arabe, a été rééditée plusieurs fois dans
différents pays arabes.
Les traductions du Protocole n'étaient pas le seul moyen mis en
oeuvre pour étendre la croyance d'un complot juif dans le monde arabe
D'autres publications, dont des résumés du Protocole, ont été inclus à
différents ouvrages ou ajoutés en annexes. Les titres de certaines de
ces publications en disent long : Le complot juif contre le
christianisme ; La Palestine et la conscience humaine ; Le danger que
représente la communauté juive pour l'islam et le christianisme. Parmi
les plus récentes, on trouve Les secrets des malveillants : la Cabbale,
les organisations clandestines et la tentative de contrôler le monde ;
Assassinat : des écritures des Juifs et du Protocole des sages de Sion
à Chevalier sans monture. Un grand nombre de ces ouvrages ont été
publiés par des maisons d'édition subventionnées par l'Etat. La
bibliographie complète est trop longue pour être donnée ici.
Bien qu'il soit aisé de trouver le texte intégral du Protocole,
aussi bien relié que sur Internet, il est intéressant de constater que
l'ouvrage est généralement cité comme un concept général. Il est
rarement fait référence à un protocole en particulier. Il semble donc
que le Protocole fait office de preuve concrète de l'existence d'un
complot juif. Il sert à montrer que l'existence d'un tel complot n'est
pas juste hypothétique, mais correspond à un fait tangible. Cela
explique peut-être la fréquence de la réimpression et de l'affichage du
Protocole sur Internet.
Il n'est guère surprenant que le livre antisémite de G. Carr,
Pawns in the Game (1954) – qui présente une vision moderne d'une
théorie de complot mondial – ait également été traduit en arabe et soit
fréquemment cité comme preuve confirmant l'existence d'un complot juif
mondial.
Un célèbre incident datant des années 1970 témoigne de la
propagation de la croyance en un complot juif dans le monde arabe.
Henry Kissinger raconte comment, alors qu'il participait à un dîner
d'Etat donné en son honneur en Arabie saoudite par le roi Fayçal, le
roi lui a expliqué le danger représenté par le complot juif communiste
:
"Les silences [imposés] devant le roi accentuèrent ma
conscience, lors de ma première visite, de ce qui dans tout le monde
arabe, et dans plusieurs autres régions éloignées, pouvait
immédiatement être identifié comme le discours standard de Fayçal. Son
idée de base était que les Juifs et les communistes oeuvraient tantôt
en parallèle, tantôt ensemble, pour ébranler le monde civilisé tel que
nous le connaissions. Oublieux de mes ancêtres, ou me plaçant
délicatement dans une catégorie spéciale, Fayçal insistait pour que
soit mis fin une bonne fois pour toutes au double complot des Juifs et
des communistes. L'avant-poste au Moyen-Orient de ce complot était
l'Etat d'Israël, mis en place en ce lieu par les Bolcheviques dans le
but de diviser l'Amérique et les Arabes."
Quittons à présent la Cour du roi et la politique mondiale
pour nous tourner vers les affaires profanes des gens ordinaires. Le 6
novembre 2002, un enseignant de Nazareth demandait un avis religieux
(fatwa) sur un service de fatwas en ligne. Son problème était le
suivant : les lycées de Nazareth emmènent tous les ans les élèves de
Terminale, garçons et filles confondus, à Eilat. Lors de ce trajet, ils
découchent, alors que les filles sont sans parent accompagnateur.
Comme l'on pouvait s'y attendre, le cheikh en ligne, un ouléma
d'Al-Azhar, a décrété qu'au vu des circonstances décrites par
l'enseignant, un tel voyage était prohibé. Le point qui nous intéresse
est qu'il a introduit sa fatwa en affirmant que ce type de voyage était
"l'une des manœuvres du Protocole des sages de Sion visant à corrompre
la jeunesse (…)"
Tout prétendu écart de conduite a de fortes chances d'être
attribué aux effets délétères du Protocole. Ainsi, en août 2003, quand
les Frères musulmans ont demandé que soit interdit de diffusion le
recueil de poèmes Wasaya fi 'ishq al-nisa ("Conseils au sujet du
désir") du poète égyptien Ahmad al-Shahawi, ils l'ont comparé au
Protocole des sages de Sion.
Vu le potentiel scénaristique du complot juif décrit dans le
Protocole, il fallait bien qu'une intrigue aussi prometteuse soit
reprise, tôt ou tard, par la télévision.
Le 6 novembre 2002 (première nuit du Ramadan), certaines
chaînes de télévision arabes (dont la télévision d'Etat égyptienne) ont
diffusé le premier épisode des 41 épisodes de la série intitulée
Chevalier sans monture. Des éléments importants de l'intrigue
s'inspirent du Protocole des sages de Sion. Il convient de noter que
dans les pays arabes et musulmans, le taux d'audience est au plus haut
pendant le Ramadan.
Le feuilleton devait en fait être diffusé pendant le Ramadan
de l'année précédente, mais la diffusion a été reportée pour cause de
retard dans la production. En prévision de la diffusion de la série,
l'hebdomadaire égyptien Roz Al-Youssef a publié un article accompagné
d'une interview du réalisateur et principal acteur : Muhammad Subhi.
Subhi affirme notamment que l'une des sources de son inspiration n'est
autre que l'ouvrage mentionné plus haut d'Abbas Al-Aqqad sur le
sionisme mondial et son explication selon laquelle il suffit de
comparer le plan décrit dans le Protocole et les faits historiques pour
savoir quels aspects du Protocole ont déjà été appliqués et quels
événements sont à prévoir.
Le feuilleton a suscité des protestations dans les pays
occidentaux, le département d'Etat américain appelant le gouvernement
égyptien à empêcher sa diffusion – demande qui a été d'emblée rejetée
par le ministre égyptien de l'Information Safwat Al-Sharif. Le
feuilleton a été vu et approuvé pour diffusion par un comité nommé par
le censeur égyptien. Le comité de L'Association de la radio et la
télévision égyptiennes a qualifié le feuilleton de "jalon dans
l'histoire de l'art dramatique arabe". Le ministre égyptien de
l'Information a affirmé que "les vues scénaristiques exprimées dans la
série ne contiennent aucun élément susceptible d'être considéré comme
antisémite." Toutefois, sous la pression de critiques venues de
l'étranger, les producteurs ont été obligés de modifier la formulation
de l'introduction ouvrant chacun des épisodes. L'introduction originale
contenait l'affirmation suivante : "Certains événements (de la série)
sont tirés de faits réels et d'autres sont imaginaires ; certains sont
déjà arrivés et d'autres pas encore." L'introduction modifiée, plus
circonspecte, précise : "Lé série n'a pas pour but de confirmer la
véracité de ce qui est connu comme étant Le Protocole des sages de
Sion, lequel n'a pas été historiquement authentifié."
Chevalier sans monture a suscité une vive controverse dans la
presse égyptienne et arabe. Dans sa majorité, celle-ci a fait l'éloge
de la série tout en dénigrant les Américains et les Juifs pour leur
demande "impudente" de ne pas diffuser la série. Certaines voix dans la
presse arabe ont toutefois critiqué la série en reprochant à son
producteur de l'avoir basée sur un illustre faux. Parmi les écrivains
arabes qui ont publiquement dénoncé le Protocole comme étant un faux,
on trouve le philosophe syrien Dr Sadeq Jalal al-Azm, le conseiller du
président Moubarak Usama al-Baz, Abdel Wahhab Masiri, faisant autorité
en Egypte en matière d'histoire juive et auteur d'une encyclopédie du
judaïsme en arabe.
La position générale des médias arabes était toutefois de
considérer le complot sioniste mondial comme une réelle menace pour le
monde. Une interview d'Al-Jazeera du 19 mars 2002 consacrée au
Protocole présente un bon exemple de cette tendance. Cette émission,
"Direction contraire" (Al-ittijah al-mu'akis), regardée par un grand
nombre de téléspectateurs, est animée par Dr Faisal Al-Qasim, célébrité
médiatique connue dans tout le monde arabe. Ce jour-là, les deux
invités étaient le journaliste mauritanien Muhammad Jamil ibn Mansur,
selon qui l'authenticité du Protocole est un sujet à controverse,
tandis que son contenu a été confirmé par l'histoire, et le journaliste
irakien kurde Kameran Qurra Daghi, qui estime en revanche que le
Protocole est un faux antisémite sans rapport avec les problèmes des
Arabes aujourd'hui et que le prendre au sérieux revient à "insulter
l'intelligence arabe". Introduisant le débat, l'animateur ne se
contente toutefois pas de présenter l'opinion selon laquelle le
Protocole apporte des informations authentiques sur l'existence d'un
complot juif comme légitime ; il va jusqu'à envisager que ce sont les
Juifs qui diffusent le Protocole pour semer la peur dans le cœur de
leurs ennemis.
Voici la présentation de l'animateur :
(…) Les Arabes ont-ils lu Le Protocole des sages de Sion ?
L'ont-ils compris ? Comment ont-ils réagi ? Et cela à une époque où il
est appliqué nuit et jour sous leurs yeux. (…) Pour le bien de ceux qui
ne savent pas grand-chose du Protocole, voici [une brève introduction]
:
C'est un livre qui contient 24 protocoles, écrit par un groupe
de sionistes il y a plus de cent ans, dans lequel ils révèlent leurs
plan pour parvenir à la domination de la Palestine et des Arabes, puis
du reste du monde.
Le Protocole est encore aujourd'hui sujet à controverse.
Certains affirment qu'ils ont été concoctés par la police secrète russe
et n'ont rien à voir avec les Juifs, tandis que d'autres affirment que
c'est un complot juif malfaisant basé sur des doctrines juives que l'on
peut trouver dans les livres saints des Juifs. Ceux qui sont de cet
avis pensent que les protocoles sont l'essence des hypothèses
théoriques et intellectuelles, en fait de la constitution même de
l'entreprise sioniste, et que les événements actuels, aux plans
politique, économique, médiatique et culturel, sont l'application à la
lettre du Protocole. Or le fait est que les Juifs se sont emparés du
pouvoir, comme ils avaient promis de le faire voilà plus d'un siècle.
Ils ont pris le contrôle de l'économie, de la finance et des médias
dans le monde.
En outre, ce sont les premiers à avoir glorifié le terrorisme,
un terrorisme aujourd'hui pratiqué en Palestine et dans d'autres pays
du monde. Le terrorisme a été, comme le croient certains, inventé,
produit et mis sur le marché par eux. Pour eux, le terroriste politique
est un martyr, comme l'indique clairement le protocole 19.
Ceux qui jettent le doute sur [l'authenticité des] protocoles y
voient une simple tentative de la part des ennemis des Juifs de leur
nuire et de salir leur réputation, et sur cette base de les persécuter,
comme il a été fait en Russie et en Allemagne.
D'autres encore estiment que la diffusion du Protocole a été
un service rendu aux sionistes, vu que celui-ci exagère la capacité des
Juifs et leur grandeur. Est-il erroné de considérer que les Juifs
eux-mêmes sont à l'origine de la propagation de ces fausses idées, qui
font de leurs rivaux des prisonniers de la grande illusion selon
laquelle les Juifs sont une puissance secrète qui ne peut être vaincue
– une effrayante pieuvre qui pénètre tous les pays ?
D'autres encore soutiennent que si le sionisme tient
véritablement les rênes des affaires politiques, économiques et
médiatiques en Occident, c'est tour à leur avantage, vu que l'Occident
est au sommet – aussi bien au niveau technologique et économique que
médiatique.
Ce sont là des interrogations que j'adresse directement au
[journaliste] Kameran Qurra Daghi et à Muhammad Jamil ibn Mansur, l'un
des dirigeants du bloc des puissances démocratiques en Mauritanie,
écrivain et militant anti-sioniste, président du comité de l'Union
nationale pour la résistance à la pénétration sioniste.
Un an après la diffusion de Chevalier sans monture, un autre
feuilleton, plus violent encore, a été diffusé, lors du Ramadan de
l'année 2003, à une heure d'audience élevée. Cette série de production
syrienne, du nom d'Al-Shatat (Diaspora), prétendait mettre en scène la
vie juive en diaspora et l'émergence du sionisme, et a été diffusée par
la chaîne satellite Al-Manar, du Hezbollah. Elle comportait des scènes
macabres telles que le meurtre rituel d'un petit chrétien et
l'exécution rituelle d'un Juif marié à une non juive. La série
entendait aussi montrer comment Amschel Rothschild, fondateur du
prétendu gouvernement juif mondial secret, a ordonné à ses fils, sur
son lit de mort, d'inciter à la guerre et de corrompre la société
mondiale pour servir les intérêts financiers et les objectifs
politiques des Juifs.
Il est intéressant de constater que les producteurs
d'Al-Shatat, conscients du tollé provoqué l'année précédente par
Chevalier sans monture, ont pris la peine d'afficher un démenti au
début de chaque épisode, précisant que la série ne se basait pas sur le
fameux Protocole des sages de Sion, mais sur des faits historiques et
des recherches, dont des écrits de Juifs et d'Israéliens.
Le site arabe nationaliste Arabrenewal.com a publié en janvier
2003 (quelques mois après la diffusion de la série égyptienne) le texte
intégral du Protocole, traduit par Nuwzyhid. Il était introduit par la
note suivante :
La famille du Renouveau [arabe] tient à préciser que la
publication de ce document n'est pas une confirmation de son
authenticité. Toutefois, vu l'émoi provoqué par la série télévisée
Chevalier sans monture, vu la coordination des campagnes sioniste et
américaine pour contrer la série, vu les références faites au Protocole
des sages de Sion qui s'y trouvent, vu que nous croyons fermement au
droit de savoir du public, et vu que ce document, qu'il soit vrai ou
faux, est entré dans l'histoire et a suscité une grande controverse,
nous considérons qu'il est important de le publier ici.
Quelques jours plus tard, un lecteur écrit au site : après
l'avoir félicité pour le grand service rendu par la publication du
Protocole, il précise :
J'ai remarqué votre déclin de responsabilité concernant
l'authenticité du Protocole (…) Vous êtes bien sûr parfaitement en
droit de publier un tel déclin de responsabilité. Je suis toutefois
préoccupé par un grave complexe qui nous tourmente, nous autres Arabes
(…) : nous acceptons comme vrai [ce que disent] les médias américains,
et nous ne croyons aucun de ceux qui tente de dénoncer leurs mensonges
et inventions. (…) Je n'ai pas besoin de chercher loin : le Protocole
contient la preuve de son authenticité. Même si nous estimons qu'ils a
été créé de toutes pièces, la réalité correspond à ce qui est décrit
dans le Protocole.
En dehors des rares voix mentionnées plus haut, à chaque fois
qu'il est fait mention du Protocole dans les médias, c'est toujours
comme à un document authentique. Il ne fait aucun doute que de nombreux
écrivains arabes sont conscients du fait que le Protocole est un faux.
Ils continuent néanmoins de s'en servir parce que, disent-ils, "peu
importe qu'ils soient vrais ou faux ; ses prédictions se sont largement
réalisées."
Un article du journaliste chrétien libanais Ghassan Tueni
illustre bien cet état d'esprit : "Si nous ne savions pas que Le
Protocole des sages de Sion avait été créé par les services de
renseignement russes au 19ème siècle (…), nous dirions que les
événements actuels correspondent très exactement à ce que la communauté
juive mondiale avait prévu, en raison de la grande ressemblance qui
existe [entre les faits et] ce qui est faussement attribué à [la
communauté juive mondiale]. [Je pense] au complot pour contrôler le
monde et en piller les ressources, aux actions [de la communauté juive]
partout dans le monde, au statut financier, politique et militaire
atteint [par la communauté juive]. En plus de ses efforts pour détruire
tout ce que les autres considèrent comme sacré."
L'incident suivant est fort révélateur : en novembre 2003, la
traduction arabe du Protocole a été placé en vitrine à côté de la Torah
et du Talmud, dans le cadre d'une exposition sur les Ecritures saintes
des trois religions monothéistes. Le Dr Youssef Zeidan, directeur du
centre des manuscrits arabes de la bibliothèque d'Alexandrie, a
fièrement fait part de cet événement culturel à un correspondant de
l'hebdomadaire égyptien Al-Usbu : "Quand mes yeux se posèrent sur le
précieux exemplaire de ce livre dangereux, je décidai immédiatement de
le placer à côté de la Torah. Bien qu'il ne s'agisse pas d'un livre
saint monothéiste, il est devenu l'un des [textes] sacrés des Juifs,
faisant partie de leur constitution de base, de leur loi religieuse et
de leur mode de vie. En d'autres termes, il ne s'agit pas simplement
d'un livre idéologique et théorique. Peut-être que le livre du
Protocole des sages de Sion est plus important pour les Juifs sionistes
que la Torah, vu qu'ils appliquent le sionisme conformément à celui-ci
(…) Il était donc tout naturel d'inclure le livre à l'exposition." Le
correspondant décrit l'exemplaire en vitrine : "C'est la première
version du Protocole en arabe, traduit par Muhammad Khalifa Al-Tunisi ;
sur sa couverture se trouvent l'étoile de David, le symbole juif
bolchevik, entouré de serpents symboliques."
Suite aux protestations internationales et aux pressions
diplomatiques, l'exemplaire a été retiré de la vitrine et réintégré aux
piles de livres de la bibliothèque. Le retrait de l'ouvrage a engendré
protestations et contestations. Le 6 décembre 2003, Dr Ismaïl Siraj
Al-Din, directeur de la bibliothèque d'Alexandrie, a émis une
déclaration officielle expliquant le retrait du livre : "L'introduction
du livre était le fait d'un jugement erroné et d'une absence de
sensibilité. Il reste encore au conseil d'administration à décider de
la suite à porter à cet incident." Selon Al-Ahram, "la déclaration du
Dr Siraj Al-Din a provoqué une vague de colère parmi les extrémistes de
la ville, qui ont évoqué le sujet devant le parlement, écrit aux
journaux et publié des articles affirmant que qualifier le livre d'
'invention ayant pour objectif de fomenter des sentiments anti-juifs'
représentait un acte anti-patriotique et déloyal, ajoutant que la
bibliothèque était soumise aux intérêts du lobby sioniste, de l'Etat
d'Israël et des Etats-Unis. Ils ont en outre affirmé que la
bibliothèque entravait la liberté d'expression en retirant le livre de
la vitrine."
L'omniprésence du Protocole, symbole de complot malfaisant, se
manifeste parfois de façon inattendue: il y a quelques années, un site
islamiste affichait un document intitulé "Le Protocole des Sages de
Qom", censé présenter le complot secret des ayatollahs chiites –
appelés "sages de Qom" – pour amener la destruction de l'islam sunnite
(Qom étant plus grand centre du chiisme en Iran). Le prétendu complot
chiite était soi-disant tombé entre les mains de loyaux sunnites
résidant en Iran, qui le publiaient pour dénoncer une "dangereuse
conspiration". Bien que cette grossière invention n'ait rien à voir
avec le sionisme ou les Juifs, il est révélateur que le titre qui lui a
été donné ait clairement été inspiré du "Protocole des sages de Sion."
Il y a quelques mois, un écrivain irakien chiite affirmait que
les sunnites, qui persécutent et massacrent les chiites depuis le 7ème
siècle, agissent sur l'ordre de ce qu'ils appellent "Le Protocole des
sages de la Sunna". Cet écrivain a été indigné par la tenue de
festivités à Salt, en Jordanie, le 10 mars 2005, en l'honneur d'un
terroriste d'origine jordanienne qui avait perpétré un attentat suicide
visant une mosquée chiite à Hilla, dans le Sud de l'Irak, et qui avait
fait 125 morts et deux fois plus de blessés. L'écrivain chiite estime
que la seule explication possible à la célébration par les sunnites
d'un tel crime de haine, ainsi qu'à de la longue histoire des
persécutions sunnites des chiites, est l'existence d'un programme
chiite d'origine ommeyade, qui ordonne aux sunnites de traiter les
chiites de la plus inhumaine des manières afin de les éliminer,
"exactement comme le 'Protocole des sages de Sion' a ordonné aux Juifs
de tuer les 'goyim', y compris les enfants, les vieillards et les
femmes (…) afin d'atteindre leurs objectifs."
Une autre manifestation de l'omniprésence du Protocole dans le
discours politique arabe est le fait qu'en réponse au rapport de Detlev
Mehlis sur l'assassinat de l'ancien Premier ministre libanais Rafik
Hariri, un certain Saadoun al-Hindawi a publié un article accusant
Mehlis d'agir conformément au "protocoles de Sion".
Il est sans doute approprié de conclure cet article par un
exemple du retour du Protocole des sages de Sion sur l'avant de la
scène dans le monde arabe aujourd'hui. Un texte officiel d'un manuel de
classe de seconde de l'Autorité palestinienne comprend un chapitre sur
l'histoire du sionisme. Ce chapitre résume les résolutions du premier
Congrès sioniste de Bales. Après une présentation des faits et des
principales décisions officielles du Congrès, on peut lire : "Il existe
un certain nombre de décisions secrètes formulées par le Congrès et
connues sous le nom de 'Protocole des sages de Sion', qui ont pour but
de prendre le contrôle du monde. Elles ont été révélées par Sergei
Nilus et traduites en arabe par Muhammad Khalifa Al-Tunisi." Ceci n'est
qu'un exemple illustrant le fait que ce faux dangereux n'est pas
seulement diffusé dans le monde arabe, mais est même enseigné comme
référence historique dans un manuel scolaire officiel.