L’initiative
du président de la République est extraordinaire, et ceux qui en sont
aujourd’hui les détracteurs prétendront demain en avoir été les
inspirateurs.
Pendant
des décennies, les dirigeants des organisations juives qui laissaient
vivoter le précieux Mémorial du martyr juif inconnu et Centre de
documentation juive contemporaine invoquaient la mémoire des milliers
d’enfants Juifs déportés de France sans même savoir qui ils étaient et
combien ils étaient. Nous, les Fils et filles des déportés juifs de
France, avons fait ce travail après avoir établi, en 1978, la liste,
convoi par convoi, de toutes les victimes de la Shoah en France (76 000
déportés). En 1994, nous avons publié le Mémorial des enfants juifs
déportés de France et l’avons augmenté depuis de huit additifs. Nous
avons identifié chaque enfant, son état civil, nom, prénom, date et
lieu de naissance et, au terme de très longues recherches, nous avons
pu ajouter pour chacun d’entre eux - ils étaient 11 400 âgés de moins
de 18 ans - l’adresse de son arrestation. On sait ainsi commune par
commune, département par département, les enfants qui ont été arrêtés
dans tel village, dans telle petite ville, dans telle rue de Paris, de
Lyon ou de Marseille. Nous avons pu récupérer, par un travail qui n’a
été accompli dans aucun autre pays, plus de 4 000 photos de ces 11 400
enfants, 4 000 visages qui sont rassemblés aujourd’hui dans la salle
des Enfants du Mémorial de la Shoah, à Paris, dans le pavillon de la
France dans le Camp-Mémorial d’Auschwitz et au Musée de l’héritage juif
et de l’Holocauste à New York.
Depuis
la parution de notre ouvrage, les plaques commémoratives se sont
multipliées par centaines dans notre pays faisant revivre sur tout le
territoire la mémoire non pas exclusivement des enfants, mais surtout
des enfants. Les Associations pour la mémoire des enfants juifs
déportés de France, les AMEDJ, ont pris dans les établissements
scolaires le relais de notre Mémorial des enfants : s’appuyant sur les
adresses des enfants qui y sont inscrites et sur leurs propres
recherches dans les archives des établissements, les AMEDJ ont procédé
à la pose de plaques dans de très nombreuses écoles, collèges et
lycées, surtout à Paris, à Nice et à Lyon.
Il
y a vingt ans, au lycée Hélène-Boucher, à Paris, on nous refusait
encore le mot "juif" sur la plaque. Aujourd’hui, grâce à notre travail
précis de mémoire et grâce au discours historique de Jacques Chirac, le
16 juillet 1995 au Vel’d’Hiv, le contexte historique de la mise à mort
de tous ces enfants est clairement exposé sur chaque plaque. Sur la
façade extérieure, on peut lire généralement : "A la mémoire des élèves
de..., arrêtés de 1942 à 1944. Assassinés dans les camps
d’extermination parce que nés Juifs. Plus de 11000 enfants furent
déportés de France, victimes innocentes du gouvernement de Vichy
complice de la barbarie nazie. Ne les oubliez jamais." Et, au sein de
l’établissement scolaire, on peut lire avec le même texte une liste
nominative des enfants juifs déportés qui y furent des élèves.
Les
enseignants et les élèves participent avec enthousiasme à cette oeuvre
de mémoire et de vie qui n’a rien de morbide. Parfois il arrive que
l’école prenne le nom de l’un de ces enfants : par exemple à Montescot,
dans les Pyrénées-Orientales, les enseignants ont demandé à notre
association de les renseigner sur deux soeurs, Léa et Elisabeth
Schnitzler, 8 ans et 3 ans. Nous l’avons fait et leur avons envoyé les
photos des deux fillettes. Enseignants et élèves ont recherché toutes
les traces du passage dans la commune de Léa et d’Elisabeth et de leurs
parents, et leur remarquable travail de mémoire a reçu le prix Corrin
en Sorbonne. Les enfants de Montescot se souviendront toujours de ces
deux enfants qui ont donné en 2003 leur nom à leur école. Que chaque
enfant se souvienne du nom d’un enfant juif déporté n’aura rien de
traumatisant parce qu’il ne s’agira pas d’une mission unique : il y a
beaucoup plus d’élèves en CM2 en France que 11 400, et chaque année les
élèves de CM2 se renouvellent.
Dans
les bourgs et les petites villes, les élèves se souviendront des
enfants qui vivaient comme eux, dans le même cadre de vie, dans les
mêmes lieux ou le même département. Dans les grandes villes, ils
verront que tel enfant habitait la même rue qu’eux-mêmes. Notre
exposition sur "Les 11400 enfants juifs déportés de France" a été vue
par des centaines de milliers de personnes dans les vingt plus grandes
gares de France entre 2002 et 2005, pour le 60e anniversaire de la
déportation. La Mairie de Paris a tenu à la présenter tout entière (250
panneaux et vitrines) dans les grands salons de l’Hôtel de Ville en
2007, et de nombreux groupes scolaires ont scruté, avec une extrême
attention, les listes arrondissement par arrondissement, rue par rue et
numéro par numéro des milliers d’enfants juifs de Paris victimes de la
Shoah. Non seulement chaque élève se souviendra d’un enfant mais aussi
du contexte historique qui a conduit cet enfant à la mort, et également
du fait exceptionnel dans l’Europe de la Shoah que 60 000 enfants juifs
ont échappé à la déportation grâce surtout à la population française
qui a aidé activement les familles et les organisations juives à cacher
les enfants et qui a réussi à faire pression sur le gouvernement de
Vichy pour freiner sa coopération policière avec la Gestapo.
Ce
rôle est déjà joué par beaucoup d’enseignants, ceux qui coopèrent avec
les AMEDJ. Et si d’autres mémoires surgissent à cette occasion, tant
mieux ; elles ne seront pas concurrentes, mais complémentaires, et
permettront aux uns et aux autres de mieux se connaître en confrontant
les douloureuses épreuves de l’histoire qui ont conduit l’humanité
jusqu’à nous. Les élèves qui se souviendront d’un enfant dont la vie a
été tranchée par l’intolérance et la haine raciste seront mieux armés
moralement contre les idéologies extrêmes et contre la violence ; ils
comprendront mieux probablement pourquoi il faut défendre les valeurs
républicaines, la liberté et la dignité humaine. D’ici à la rentrée
2008, l’initiative du président de la République sera étudiée et
aménagée par l’éducation nationale avec le soutien de toute la
documentation de notre association et la participation du Mémorial de
la Shoah. Dans une trentaine d’années, un siècle après la Shoah, les
élèves d’aujourd’hui des CM2 seront depuis longtemps des adultes, et la
France sera le seul pays où l’on se souviendra encore avec précision
des enfants juifs qui en furent déportés.
Ces
enfants auront échappé à l’immense poubelle de l’Histoire ; ils seront
redevenus des acteurs de l’Histoire ; ils auront échappé à la nuit et
au brouillard de l’oubli ; ils seront revenus à la lumière du jour.
Grâce à Jacques Chirac on se souviendra des Justes et des 60 000
enfants juifs sauvés ; grâce à Nicolas Sarkozy on se souviendra des 11
400 enfants juifs perdus.