Le messianisme juif et l’actualité
Manitou, le Rav Yehouda Léon Ashkénazi
Ci-jointe une allocution publique de Manitou en
français lors de la conférence organisée par le Centre Yaïr et Atid
LeIsrael à l’Hôtel Windmill à Jérusalem, avec la participation du
professeur Benno Gross, sur le thème « le messianisme juif en relation
avec la situation actuelle ». Datée du 30 Shevat 5756 (20 Février
1996). Suite aux accords d’Oslo A entérinés en Septembre 1993 et aux
accords d’Oslo B du début 1995. Le pouvoir est alors entre les mains du
gouvernement Pérès, succédant à Rabin après son assassinat en Novembre
1995.
Les élections qui suivirent en Mai 1996 virent la montée de Binyamin
Netanyahou au poste de Premier Ministre.
La très longue histoire de notre patrimoine si dense
met en évidence une tension entre un optimisme irréversible à long
terme et, à court terme, un désarroi indéniable. Benno Gross précise
que le désarroi procède de l’impression de se trouver devant une
situation non seulement imprévue, mais radicalement contraire à ce
qu’on pouvait prévoir. Devant cette situation tellement inattendue, les
possibilités de réponse semblent manquer. L’espoir qui se réalisait en
dépit de tout, après 2000 ans de patience et d’impatience, semble
subitement déçu. Les intellectuels de gauche du pays et de la diaspora
se gargarisent de l’expression « l’ère post-sioniste » sans se rendre
compte de la dynamite qu’ils manient avec ces mots assassins. Avant la
guerre des Six Jours, il fallait se féliciter que les prophéties du
Talmud et du Zohar ne se soient pas réalisées. Après la Shoah, nous
étions soulagés qu’il n’y ait eu « que » la Shoah. C’est là une
affirmation énorme. Mais ce que le Talmud prévoit sur ce qui risquerait
de se passer en Eretz Israël au moment du Retour est tellement plus
apocalyptique, qu’il fallait vraiment faire des efforts pour étudier
ces textes. Il fallait se féliciter de ce que l’Histoire- qui relève de
la Providence, mais que nous faisons- n’ait pas pris ce chemin décrit
dans le onzième chapitre de la Guemara Sanhédrin, le Péreq Héleq pages
97 a-b, 98 a-b. Nous avons pris actuellement la voie négative alors
qu’il semblait jusqu’à la guerre des Six Jours, que nous avions
emprunté la voie positive. Positive, dans la mesure où, malgré toutes
les difficultés- et elles étaient énormes- la réussite du Retour des
juifs de l’univers entier après 2000 ans a été inouïe, massive. Devant
cette fulgurante mise sur pied d’un Etat qui subjuguait le monde
entier, le Retour semblait être porté par une grâce de bonté, מידת
החסד. Dieu nous souriait. Et subitement on perçoit le contraire, ,פנים
זועפות un visage de colère.
L’identité
Des personnes de la Diaspora, ayant raté leur Alyah,
imputent à Israël, avec des amalgames de mauvaise foie, des intentions
imaginaires. Le problème est vraiment un problème de sionisme au sens
messianique simple du Retour des juifs de l’exil dans la patrie
hébraïque. Il ne s’agit pas de la « Terre sainte » mais, de la « Terre
enceinte ». Non seulement, elle est enceinte des récoltes, mais elle
porte la germination de la Nation hébraïque à partir du Rassemblement
des juifs rescapés.
On trouve parfois, dans des journaux juifs de diaspora,
des placards invitant les juifs de l’exil à venir faire un pèlerinage
en « Terre sainte ». Cela rappelle les pèlerinages chrétiens.
L’histoire d’Israël commence à Abraham, et notre Dieu,
c’est celui des Pères et non le Dieu de Moïse. Moïse se réfère toujours
au Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob et pas au Dieu de Moïse. C’est
ainsi que le christianisme, négligeant cette évidence de la conscience
hébraïque, a commencé à transformer l’histoire d’Israël et sa réalité
en une sorte d’abstraction religieuse, spirituelle.
Très rapidement, un abîme s’est creusé entre les
judéo-chrétiens et les juifs de ce temps-là. C’est malheureusement ce
genre d’abîme qui est en train de se creuser à l’intérieur du Peuple
juif, entre nous, juifs fidèles à la Tradition de ces trois critères
indissociables : le Peuple, la Terre et la Thora- il faudrait préciser
quel est l’ordre d’urgence aujourd’hui- et ceux qui ont finalement
démissionné sur tel ou tel point :
ceux qui sont fidèles à la Thora, mais qui en fin de compte n’entretiennent plus de solidarité avec le Peuple et la Terre ;
ceux qui sont fidèles au Peuple, mais qui en fin de compte n’entretiennent plus de solidarité avec la Thora et avec la Terre ;
ceux qui ne parlent que de Terre sans la Thora et sans le Peuple, mais
qui finalement témoignent que leur attachement à la Terre était suspect
parce qu’il y manquait les deux autres coordonnées essentielles.
Le Talmud et le Zohar également nous mettent en garde
contre ces phénomènes. La situation que nous vivons y est désignée
comme un risque. Jusqu’à la guerre des Six Jours, je me félicitais
qu’il ne s’agissait que d’un risque dans la sagesse de notre Mémoire.
Depuis une dizaine d’années, on pouvait craindre d’être entré dans
l’ère de ces textes. Même lorsque les partis de droite étaient au
pouvoir, un fléchissement était perceptible dans la volonté de réaliser
ce messianisme juif. Le Likoud, par omission, a ouvert la voie aux
accords d’Oslo, parce qu’il n’a pas eu le courage de dire la vérité :
cette Terre est nôtre et ne peut être ni la terre ni le pays de deux
peuples ennemis. Même lorsque le Peuple juif veut faire la paix,
l’autre reste l’ennemi. Laissons de côté les analogies entre la
situation que nous avons vécue à la veille et au début de la Guerre
mondiale, pendant et immédiatement après la Shoah, et ce que nous
vivons maintenant. C’est plus qu’une analogie. L’Histoire ne se répète
jamais de la même manière, mais c’est la même Histoire. On ne peut
qu’être frappé par la sagesse de diagnostic de nos Maîtres, dans la
Tradition orale mise par écrit, qui est d’une aveuglante précision.
Messianisme national et messianisme universel
Le messianisme juif existe en deux dimensions, deux étapes, deux perspectives, deux niveaux.
L’un des niveaux est celui du messianisme national
juif, dont le slogan est le rassemblement des exilés. A partir du
moment où les exilés du Peuple d’Israël se rassemblent (les références
foisonnent chez les prophètes et dans la tradition orale elle-même), le
processus messianique commence. Il s’agit d’un très long processus de
rassemblement des juifs exilés pour reconstituer la Nation hébraïque
qu’on appelle le messianisme du Mashia’h Ben Yossef, le messie fils de
Joseph. La Loi du Retour est en question dans les projets du
gouvernement actuel, dans ceux du ministre Yossi Beilin de la gauche
laïque militante, et dans les déclarations de l’écrivain A.B.
Yehoshoua. Dans Information Juive de ce mois-ci, on trouve tout un
dossier sur cette inquiétude panique des juifs de Diaspora : Israël va
t’il nous lâcher ? Quel humour ! Ils sont en plein désarroi. Et
effectivement la question se pose déjà. L’Etat d’Israël n’est-il pas en
train d’envisager de mettre en question la Loi du Retour ? Pas
seulement pour faire plaisir aux arabes qui ne cessent de le réclamer,
mais parce qu’il y a précisément, chez ceux qui le préparent la mise en
doute qu’il s’agit vraiment de l’Histoire du Peuple juif. Pour eux, il
s’agirait de l’histoire d’une société de type cananéen d’origine juive
qui se coupe de tout ce qui fait le patrimoine commun entre israéliens
et juifs jusqu’à notre temps.
La première étape est donc le messianisme national, le
sionisme au sens le plus simple du terme. Les juifs, Peuple dispersé,
indexé sur les peuples de cités étrangères, décident- peu importe les
raisons secondes ou les raisons immédiates- de redevenir la Nation
hébraïque. La mutation d’identité déclanchée par Herzl a été voulue,
rêvée, de différentes manières, autres que celles décrites dans l’Etat
juif. C’est un Etat des juifs que voulait Herzl, mais c’est lui qui a
catalysé cette mutation.
Une des premières fois où je menais un groupe
d’étudiants français rendre visite au Rav Kook, pour étudier dans son
petit bureau, il y avait sur le bahut la photographie des grands
rabbins de sa familles. Impressionnant ! Et au milieu, une photo un peu
plus grande de Herzl. Un jour, surprenant mon regard interrogateur, il
m’a fait lire avec sa prononciation ashkénaze le mot « Herzl » :
HaRabbonim Zikhronom Livrokho ! Tout ce qu’ils espéraient, Herzl est
venu le réaliser. C’est là une anecdote très sérieuse, mais bien des
juifs de tous bords y sont imperméables.
L’origine de cette première étape remonte à la
destruction du Royaume du Nord lors du schisme après le règne du Roi
Salomon. Le Royaume du Nord- Royaume d’Israel- est appelé par les
prophètes la Maison de Joseph- Beit Yossef – ou la Maison d’Ephraïm, du
nom de la principale tribu des descendants de Joseph. Le Royaume du
Sud- Royaume de Juda- avait pour capitale Jérusalem. C’est du Royaume
du Sud que les juifs procèdent dans leur identité judéenne.
Le mot « juif » en français est la corruption du mot
« judéen ». Dans d’autres langues, il est très clair qu’il s’agit de
Yehoudi au sens de « membre du Royaume de Juda » : en araméen,
Yehoudaï ; en espagnol, Judio, du mot Yehoudi. En français, c’est
devenu Juif. Les juifs sont les judéens.
Le messianisme des judéens est cette espérance
hébraïque de la fin des temps, d’un monde vivable tel que Dieu avait
voulu le créer. Mais il nous a demandé de le fabriquer et de le mériter
en le construisant. Au point de départ, bien et mal sont mêlés, mais le
monde de l’espérance messianique est un monde du bien triomphant du
mal. A ce messianisme hébraïque de la fin des temps de l’Histoire, est
venu s’ajouter un messianisme nationaliste chez les judéens. Mais
lorsque les judéens ont voulu reconstituer la Nation hébraïque
détruite, les dix tribus perdues du Royaume du Nord avaient disparu.
Ce très long processus messianique appelé Mashiah Ben
Yossef, commence par le rassemblement des exilés et se poursuit avec le
Mashiah Ben David.
Le deuxième messianisme à l’échelle universelle est la
résurrection des morts, chose que nous ne pouvons ni comprendre, ni
expliquer- pas plus que nous ne pouvions, avant 1948, comprendre ni
expliquer comment les juifs allaient se rassembler malgré l’opposition
du monde entier. Et pourtant, c’est arrivé : nous sommes les
contemporains de la réalisation d’un évènement inouï.
Lorsque j’étais enfant (je suis né en Algérie), notre
langue était le judéo arabe, et on ne disait pas « aller en Palestine »
ou « aller en Israël » ; on disait « aller à Jérusalem », tout en
sachant que c’était un rêve. Lorsqu’on me demandait, dans ma famille,
ce que je voulais faire quand je serai grand, je répondais naïvement :
rabbin à Jérusalem. C’était de l’ordre du rêve ! Et subitement cela
arrive. Et comme c’est arrivé, on croit que c’est normal, que c’est
facile, alors que c’était vraiment irréalisable. De même que nous ne
savions pas comment le Mashiah Ben Yossef allait travailler : le Bon
Dieu a décidé qu’il travaillerait avec l’Agence Juive ! Le Rav Hillel
de Shklov, élève du Gaon de Vilna, précise dans son livre Kol Hator
que, selon son maître, la fonction du Mashiah Ben Yossef est l’Alyah.
Mais ce qui a provoqué l’Alyah, c’est le Sionisme fondateur de Herzl.
Désormais, les problèmes sont tellement urgents, intenses et
paroxysmiques, qu’il faut quitter le stade de la langue de bois et dire
les choses en les appelant par leur nom : le Sionisme politique
fondateur de notre Etat d’Israel, purement et simplement, réalise les
objectifs du Mashiah Ben Yossef.
Depuis les élections de 1992, le Mashiah Ben Yossef est
en question. Le fait qu’une telle politique et de telles décisions
aient été prises à une seule voix de majorité (y compris les voix des
députés arabes et les voix de deux transfuges de droite, achetés pour
des ministères fantômes) est tellement énorme qu’il faut y voir un
doigt de la Providence. C’est là quelque chose qui nous dépasse,
apparemment nécessaire, qui nous coûte cher. Il faut savoir que la
Tradition a prévu cette éventualité.
Un processus inéluctable
Un processus s’est déclenché avec le Rassemblement des
exilés. C’est la réalité de ce rassemblement qui permet d’être
optimiste à long terme. Pour le juif croyant, si Dieu a commencé une
mitsva après 2000 ans d’attente, on peut compter sur Lui jusqu’à la
fin. Pour un croyant, c’est une certitude. Pour le juif incroyant mais
qui croit en son histoire, le critère, c’est l’histoire. Le
Rassemblement des exilés au bout de 2000 ans est un évènement tellement
massif qu’il est irréversible. Ce n’est ni Yossi Beilin, ni A.B.
Yehoshoua qui vont remettre en question le Retour des juifs dans leur
patrie : les juifs reviennent malgré eux. Certes, certains juifs, les
pionniers, les haloutsim, ont d’eux-mêmes décidé de revenir. Ils
étaient le fer de lance mais ils furent si peu nombreux ! Si c’étaient
les juifs qui avaient décidé de revenir, on pourrait se dire qu’il
s’agit de l’œuvre humaine de personnes qui ont une foi : l’espérance du
Retour. Et en réalité, ce phénomène serait alors soumis aux aléas d’une
œuvre humaine. Mais ce ne sont pas les juifs (à l’exception des
fondateurs) qui ont décidé de revenir. C’est malgré eux qu’ils sont
revenus, ce qui signifie que c’est l’œuvre de Dieu. Pour reprendre le
langage d’immanence des non-croyants, cela veut dire que l’Histoire du
Peuple juif s’est mise en marche et c’est irréversible. Même pour un
non-croyant, le Rassemblement des exilés est évidement le point de
départ d’une aventure qui arrivera à terme. Il faut être mystique, au
sens négatif du terme, pour croire que ce sont les juifs qui ont décidé
ce Retour.
Il y a très longtemps, sur un bateau qui faisait route
vers Israel (peut-être le Negba), avec un groupe d’étudiants, j’ai
rencontré un aumônier qui accompagnait un groupe de pèlerins chrétiens
et qui disait « Les promesses des prophètes se réalisent. Le désert
refleurit, les exilés se rassemblent, mais pourquoi sont-ce des
incroyants qui réalisent cela ? » Je lui ai répondu que c’est une
calomnie ! Ces juifs laïcs qui font le pays, qui ont fait le Sionisme,
sont plus croyants que nous, car nous avons des raisons de croire,
alors qu’eux n’ont même pas besoin de croire. Cela veut dire que leur
foi est plus profonde que la nôtre ! Il faut bien comprendre que la foi
des pionniers du Sionisme était beaucoup plus profonde que celle des
croyants, puisqu’ils n’avaient pas l’aide de la foi. Leur foi était
vraiment une foi et nous pouvons donc être tranquilles. Certes, les
croyants ont aidé les laïcs, mais on ne peut pas dire qu’ils ont fondé
l’Etat d’Israël. Si la recréation de l’Etat d’Israel était le fait des
croyants, elle serait aléatoire. Mais ce n’est pas le cas : c’est Dieu
qui est intervenu et l’on peut dès lors être tranquille. Quand Dieu se
sert des incroyants pour faire l’Etat d’Israël, c’est plus sérieux que
s’il se servait de l’Agoudat Israël !
Lorsqu’on me demandait si je pensais vraiment que c’est
Teddy Kollek qu’on attendait pour construire Jérusalem, je répondais
que, pour construire Jérusalem, on a besoin d’un architecte et pas d’un
Rosh Yeshiva. Mais surtout d’un architecte qui ne se mêle pas de livres
religieux, sinon il n’a pas le temps de faire son travail d’architecte.
C’est ainsi que nous avons vécu la fondation du pays. Quels que soient
les aléas, les hauts et les bas, le processus ira jusqu’au bout, aussi
bien pour le croyant que pour l’incroyant.
La vérité bafouée
Bien sûr, nous avons prié et nous prions pour éviter le
pire, mais le prix à payer, pour arriver au terme bienheureux de la
réussite du projet messianique qui a commencé, risque d’être très lourd
du fait de l’aveuglement, de l’inconscience qui atteint parfois le camp
des sionistes religieux, y compris les rabbins eux-mêmes. C’est
inquiétant. Il est sûr qu’on arrivera au bout finalement parce que le
processus a commencé et qu’il est irréversible. Le prix à payer semble
terrifiant. Peut-être entrons nous dans une ère où l’amour de la
vérité, l’une des valeurs juives la plus forte et la plus profonde, est
bafouée. Ce n’est même pas un manque de foi, c’est le règne du mensonge
éhonté. La Guemara Sanhédrin page 97a dit : « Il y a un temps où la
vérité disparaîtra, sera néantisée, האמת נעדרת. Quelle est
l’explication de ce texte ? מהי ותהי האמת נעדרת ? אמרי דבי רב, à
l’école de Rav on enseigne : מלמד שנעשית עדרים עדרים והולכת לה. Cela
nous apprend qu’elle se transforme en « troupeaux différents » et
disparaît. Il ne s’agit pas ici d’un jeu de mots, mais de quelque chose
de très important. La vérité ne va pas disparaître magiquement, elle va
devenir « des troupeaux différents » - עדרים עדרים.
Des troupeaux, chaque troupeau ayant son berger. C’est ce qu’on appelle
les courants – זרמים – les tendances – שיטות. La Guemara est très
claire : la vérité disparaît lorsque se multiplient les différentes
tendances. Nous sommes au cœur de ce problème. Il n’y a plus de
repères, il y a des tendances. Selon l’une de ces tendances, on
pourrait lire la Thora de manière différente, en ce qui concerne la
Terre d’Israel, en fonction de l’option politique préalable du lecteur.
Quel est alors le critère ? La Thora dirait ce que tel ou tel rabbin
veut dire d’après ses options politiques ?! C’est le signe même qu’une
des valeurs fondamentales – l’amour de la vérité – disparaît. Il faut
s’en méfier parce que le vocabulaire et le langage sont piégés. La
Guemara est d’une extrême lucidité. Dans cette réalité qui nous trompe,
on arrive à un inversement des critères. « Former des troupeaux »,
c’est se réduire à l’état de moutons. C’est souligner qu’on n’a plus de
route ni de vrais bergers. Aujourd’hui, ce sont les troupeaux qui sont
valorisés et non l’amour de la vérité. Nous nous trouvons à une croisée
des chemins : l’eschatologie bienheureuse, ou l’eschatologie
catastrophique. Mon opinion personnelle, malgré mon tempérament
optimiste incoercible, me fait craindre d’être dans la situation
suivante : optimiste pour le long terme, mais très très très pessimiste
pour le court terme.
Trois piliers : dans quel ordre ?
Pendant 2000 ans, on s’interrogeait de manière
suivante : des trois critères, le Peuple, la Thora, la Terre- quel est
le critère collectif, les deux autres concernant l’option
individuelle ? L’appartenance au Peuple a-t-elle la préséance sur la
Thora et sur la Terre, deux options considérées comme individuelles ?
Si l’appartenance au Peuple est garantie, l’essentiel est garanti.
C’était l’une des stratégies de survie des juifs. Si la Thora est le
critère de collectivité, ceux qui ne s’y relient pas seraient mis en
dehors du Peuple juif, l’appartenance au Peuple ou l’appartenance à la
Terre étant renvoyées à l’option individuelle. Telles sont les deux
options que nous avons vécues jusqu’à l’Etat d’Israël. Pendant l’exil,
nous devions lutter pour préserver le Peuple et la Thora. Personne n’a
encore vraiment raconté cette histoire héroïque. Avec le monde entier
contre lui, y compris certains juifs, le Peuple juif se retrouve au
bout de 2000 ans, existant. Nous sortons de la Shoah et de la grande
crise de l’assimilation, ayant gagné la guerre pour la survie du
Peuple. Cette bataille doit continuer à être menée, mais elle est déjà
gagnée. Au bout de deux mille ans, alors que le monde entier a essayé
de nous couper de notre Thora, nous revenons sur notre Terre, avec la
Thora. Nous avons sauvé la Thora.
Pendant 2000 ans, nous avons été coupés de la Terre. Ce
n’était pas le souci du jour. C’est maintenant de notre temps, que
cette problématique doit être renouvelée. Quel est le problème le plus
urgent ? Quel est le combat qu’il serait insensé de perdre ? Le combat
pour la survie du Peuple doit se poursuivre. Il a été gagné, mais à
quel prix ! La Thora n’est pas acquise une fois pour toute. Le combat
pour le sauvetage de son patrimoine doit continuer, sérieusement afin
que l’âme d’Israël – la Thora – soit préservée.
La lutte qu’il serait insensé de perdre – et c’est la
première fois que le problème se pose à nous depuis 2000 ans – c’est le
combat pour la Terre. Voilà dans quelle problématique j’envisage ce
drame existentiel que nous sommes en train de vivre : une espérance
totale et irréversible pour la fin du processus, mais surtout la
crainte de ce qui se passe à court terme.
Que l’opinion électorale israélienne ait tellement
changé après le rite païen des funérailles de Rabin est très
inquiétant. D’où mon pessimisme. (Ce n’est pas parce que Rabin a été
assassiné que sa politique n’a pas été désastreuse. Sa politique était
désastreuse.)
Ce cancer de désarroi touche précisément ceux qui devraient être les porte-parole de la vérité de la Thora.
Les causes profondes résident dans les motivations différentes de l’Alyah qui a créé le pays :
Les sionistes politiques laïcs ont décidé de mettre fin au statut
sociopolitique des juifs de l’exil sans se préoccuper de judaïsme. La
plupart du temps, ils rejettent le judaïsme comme ils rejettent les
frontières historiques du pays. Nous subissons toujours les
conséquences de cette prise de position des fondateurs du sionisme
politique laïc. Mais c’est à lui qu’on doit l’Etat.
Les sionistes religieux, eux, sont revenus en Israel pour redevenir
Hébreux, pour être vraiment juifs. C’est tout le contraire de la
première motivation et aujourd’hui, ces contradictions se dévoilent.
La troisième tendance est celle des harédim qui ne participent pas au
projet sioniste, mais vivent en Eretz Israël grâce à l’Etat sioniste.
Ils en contestent la légitimité religieuse tout en souhaitant vivre en
« Terre sainte ». Ils ont un poids de fléau dans la balance électorale,
fléau dans son sens simple, chaque fois qu’il y a une élection
déterminante.
Enfin, il y a aussi beaucoup de juifs qui sont là parce qu’ils sont là,
sans motivation idéologique qui ressemble peu ou prou à quelque
sionisme que ce soit, ni « d’avant sionisme », ni de « pendant
sionisme », ni de « post sionisme ». Ce sont des juifs cosmopolites
parlant hébreu. Ils ont actuellement le pouvoir et mettent en question
le messianisme juif du sionisme.
Tout cela doit nous conforter à passer de l’inquiétude
du temps présent à l’optimisme pour le long terme. Je connaissais ces
textes avant d’avoir des enfants et cependant j’ai eu des enfants ! On
peut donc connaître ces textes et avoir des enfants : c’est cela
l’optimisme juif.
Question : Selon vous, le problème de la Terre est
aujourd’hui le plus urgent. Quelle est votre opinion en ce qui concerne
le Peuple ? Il a survécu et semble avoir surmonté les dangers
physiques. Par contre, l’état de division entre religieux et laïcs,
mais aussi, au sein des religieux, entre harédim et sionistes, et même
entre sionistes, représente un danger interne. Ce mouvement
autodestructeur semble menaçant. Ne pose t’il pas un problème plus
urgent que celui de la Terre ou de la Thora ?
Rav Ashkénazi : Les divisions au sein du Peuple et au
les divisions à propos de la Thora concernent toutes la Terre. Par
conséquent, le problème essentiel, c’est vraiment Eretz Israel.
Intervention : L’histoire juive nous apprend que Dieu
attend quelque chose de nous. J’ai l’impression que nous assistons
passifs à tout ce qui se passe….. Les Rabbanims ne disent rien, le
Peuple est là en spectateur.
Rav Ashkénazi : Nous sommes habitué à des attitudes de
sensibilité religieuse qui risquent de fausser le diagnostic de ce que
nous vivons. Car après 2000 ans de judaïsme d’exil, nous vivons quelque
chose de nouveau. Nous vivons la confrontation avec la vérité de notre
identité. Nous avons eu le privilège d’avoir une foi parfaite pendant
ces 2000 ans d’exil parce qu’elle n’était pas confrontée à la réalité.
Jusqu’à nos pères et nos grands pères, nos ancêtres avaient cette foi
parfaite que le moment venu, nous reviendrons en Israël. Mais cela est
démenti par la réalité. Le moment venu, les juifs ne veulent pas venir.
C’est malgré nous que nous sommes là. Nous sommes venus ici à coup de
pied au cœur. Sauf les pionniers, les méyassedim, les fondateurs. Quand
au bout de 2000 ans, les nations du monde ont donné le feu vert au
Foyer national juif avec la Déclaration Balfour, les juifs de France
ont réagi en revendiquant leur nationalité française. Pour eux, ce
foyer ne concernait que les apatrides. Les juifs britanniques, italiens
etc. … eurent la même réaction qui d’ailleurs perdure. Il faut
souligner l’étonnement devant le fait que c’est malgré nous que tout
cela nous a été donné. C’est malgré nous que tout cela s’est fait et
cela nous est imposé. C’est précisément parce que cela ne dépend pas de
nous que je suis optimiste. Ce qui dépend de nous, c’est le prix à
payer. A court terme, on ne peut que s’inquiéter des illusions de
certains. Les juifs, auraient-ils subitement perdu leur intelligence ?
Les arabes ne veulent pas la paix, ils veulent un état O.L.P., ce qui
n’est pas exactement la même chose. Tout le monde le sait, y compris
nos dirigeants. Nous savons très bien à qui nous avons à faire.
Il s’agit d’une question d’identité profonde. Cette
crise d’identité se dévoile à propos de la Terre, beaucoup plus qu’à
propos du Peuple ou qu’à propos de la Thora. Nous avons été, nous, de
cette génération de juifs religieux qui fermions les yeux sur les juifs
non religieux en leur disant, en toute bonne foi, que d’après la Thora,
ils sont aussi juifs que nous. Nous avons été de cette génération de
juifs non assimilés – ce n’était pas facile avant la guerre mondiale –
qui fermions les yeux sur les assimilés en leur disant : vous êtes
juifs comme nous. C’est maintenant que la crise d’identité se dévoile,
qu’elle rend la situation impossible, précisément à cause de ceux qui
mettent en question l’identité juive par rapport à l’intégrité d’Eretz
Israël. Cette foi parfaite de l’époque où nous n’étions pas du tout
confrontés à la réalité, est maintenant suspecte. Avons-nous vraiment
cru à ce que nous avons dit croire pendant 2000 ans ? C’est le cas pour
beaucoup, mais une part du peuple juif, confronté au problème de la
Terre, semble disqualifier sa prétendue foi à son identité.
La guerre que les arabes mèneront pour Jérusalem est la
catastrophe annoncée par le Talmud et dans le Zohar. Nous ne savons pas
comment cela va se passer, pas plus que nous ne savions comment pouvait
avoir lieu la libération de Jérusalem.
Une année au moment de Pessah, alors que nous nous
trouvions chez le Rav Kook (ndlt : le Rav Tsvi Yehouda Ha Cohen Kook,
le fils, décédé en 1982) pour étudier, il nous a amené sur la plus
haute tour de la partie juive de la ville pour voir à la jumelle le
site du Kotel et dire la prière de Pessah. Ce qu’on voyait à la
jumelle, c’était l’horizon jordanien avec les chameaux, les autobus
brinquebalants et les soldats jordaniens avec leurs casques à pointe
allemands. Qui aurait dit que c’était à portée de la main ? C’était un
rêve inaccessible et cela nous a été imposé.
Ceux qui ont vécu la Guerre des Six Jours se souviennent que tous les
dirigeants de l’époque, Moshé Dayan en tête, attendaient un coup de
téléphone des arabes pour savoir à qui rendre ces fameux territoires :
le coup de téléphone n’est pas venu. Si Hussein n’avait pas attaqué en
1967, il serait encore aujourd’hui dans la Vieille Ville. Mais, en
musulman pieux, Hussein a agi comme s’il voulait restituer Jérusalem
aux juifs ! Alors, il a attaqué. C’est une histoire invraisemblable !

L’héritage israélien que nous possédons nous a été
imposé. Sauf pour les fondateurs, les pionniers qui, eux, ont créé avec
leurs mains. L’initiative de chaque fin d’exil vient des hommes, pas de
Dieu. C’est ensuite Dieu qui confirme. Si les hommes méritent, cela se
développe en bien ; s’ils ne méritent pas, il faut payer le prix et
nous sommes à ce carrefour. Abraham donne le premier exemple de cette
prise d’initiative. Il n’y a aucune trace que Dieu se révèle à Abraham
pour lui demander d’aller au pays de Canaan. Il décide de quitter le
pays d’exil et Dieu lui donne rendez-vous au Mont Moriah pour le
sacrifice d’Isaac. Il se rend de lui-même au pays de Canaan parce qu’il
sait que c’est sa patrie. De la même manière pour la sortie d’Egypte :
Moïse l’a déclanchée et Dieu l’a confirmée. Le Ben Ish Haï dit en clair
dans une de ses préfaces : l’initiative, en matière de fin d’exil,
vient des hommes et Dieu confirme. Il faut être très précis à ce
sujet : c’est à propos d’Eretz Israël que les crises d’identité des
juifs se dévoilent. C’est donc le problème le plus urgent. C’est parce
que l’initiative est venue des hommes que les harédim ont entretenu une
attitude de suspicion vis-à-vis du sionisme et c’est une erreur
théologique de leur part. Ils ont affirmé que ce mouvement humain
n’était pas cachère alors que c’est précisément cela qui est cachère.
C’est là la grande différence entre les sionistes religieux et les
harédim en ce qui concerne Eretz Israël. Il faut étudier les textes
pour savoir qu’il en est bien ainsi. Il y a dix ou quinze ans, il était
extrêmement difficile pour un rabbin orthodoxe d’afficher une attitude
positive vis-à-vis du sionisme laïc. Mes propos ne proviennent pas de
mes idées politiques mais des textes de la Thora.

C’est ainsi que se déroule l’époque du mashiah ben
Yossef : l’histoire de Joseph en Egypte en est le modèle. Dès le début,
il reconnaît ses frères, mais eux ne le reconnaissent pas. Ils le
prennent pour un égyptien, un assimilé de la pire espèce qui a pris
partie pour le Pharaon, « ki kamokah képhar’o » « car tu es l’égal de
Pharaon »(Genèse XLIV, 18). A la fin de sa vie, on sait qu’il est
Yossef Hatsadik, mais pendant toute sa vie il est le juif assimilé, le
juif diasporique le plus assimilé. C’est cela l’époque du mashiah ben
Yossef. C’est précisément Joseph, ce juif le plus assimilé qui dira à
ses frères : « viendra le temps où vous partirez, ramenez mes ossements
avec vous. » C’est effectivement du milieu des juifs assimilés que le
sionisme est apparu. Cette crise d’identité par rapport au Peuple ou
par rapport à la Thora concerne bien la Terre. Pour les harédim,
Eretz
Israël est la « terre sainte », que seul le Messie doit nous livrer. Ce
n’est écrit nulle part et c’est une erreur théologique pure et simple.
Il faut donc refaire toutes ces analyses, ces études pour retrouver la
confiance que le processus historique que nous avons vécu est bien
celui qui devait être. Précisément, on a buté sur le problème de la
Terre qui dévoile l’insincérité des juifs. Il suffit d’entendre tous
ces alibis des juifs qui veulent donner la Terre. Ils se racontent des
mensonges et ces hommes aveuglés, des bandeaux sur les yeux, nous
mènent à la catastrophe. Avant la Shoah, avant la dernière guerre
mondiale, l’Europe entière était Shalom akhshav ] « La Paix
Maintenant »]. Résultat : 50 millions de morts, y compris la Shoah.
J’ai peur d’une dynamique de l’aveuglement telle qu’on risque d’aller
jusqu’au bout. Nous ne sommes pas dans une réunion électorale où l’on
donne des consignes de vote. Pour les textes, la seule réponse est la
vérité. Il ne faut plus se camoufler derrière une langue de bois. On
risque d’en arriver à ce que les juifs laïcs qui sont contre Eretz
Israël ne soient plus des juifs, même laïcs ; que les rabbins harédim
qui sont contre Eretz Israël ne soient plus des rabbins, même harédim.
Nous sommes encore dans le temps où tous les juifs sont juifs. Même les
juifs enrhumés. A plus forte raison les autres. Mais c’est vers cela
que nous risquons d’aller. J’ai été élevé dans l’ambiance pluraliste
que j’ai retrouvée dans le mouvement des Eclaireurs : tous les juifs
sont juifs. C’est cela qui est en question aujourd’hui, et ce qui le
met en question, c’est la Terre d’Israël.
Question : Si le Peuple juif est le tenant du vrai
messianisme, il est aussi celui qui est capable de fabriquer des faux
messianismes : le christianisme, le karaïsme, le sabbataïsme, etc. A
l’encontre de Shalom akhshav, ne faudrait-il pas dénoncer toute la mise
en scène construite autour de la politique du gouvernement actuel,
amplifiée par les mass média comme un faux messianisme ?
Rav Ashkénazi : Les militants de base de Shalom akhshav
en général sont francs et honnêtes. C’est au gouvernement qu’il y a des
stratégies de mensonge. Un haut responsable a reconnu à propos du Golan
qu’on a menti à Israël à la manière dont un médecin ment à un malade
dont l’état est grave. Il faut lui mentir pour le sauver. Mais personne
n’est dupe. Les gens de Shalom akhshav disent en clair qu’ils ne
veulent plus faire la guerre aux arabes. Ils sont donc prêts à négocier
aux conditions des arabes, et c’est ce qui se passe. Il faut renoncer à
ce vocabulaire de demi-vérité. Un juif, même s’il n’est pas un juif de
la Thora est un juif. A quelle condition ? Un juif, même vivant en
diaspora est un juif. A quelle condition ? Nous devons renouveler notre
vocabulaire dans le sens de la franchise et de la vérité, parce que
nous sommes tombés dans les pièges que nous avons nous-mêmes fabriqués.
L’heure de vérité est arrivée. Encore une fois, cette heure de vérité
était prévue dans les textes aussi. C’est Eretz Israël qui la
déclenche. Emet meEretz titsma’h « La vérité germera de la Terre »
(Psaumes LXXXV, 12) C’est une autre manière de lire le verset : c’est
la Terre qui va nous obliger à dire la vérité. Je continue à considérer
mes amis non religieux comme des juifs à part entière. Peut-être, en
réalité sont-ils entièrement à part ? Ayons le courage de se parler en
clair. Je considère qu’un juif de diaspora est un juif à part entière,
mais à condition qu’il sache qu’il est dans l’erreur. Haïm Ben
Betsalel, grand talmid Hakham (sage) quelque peu oublié dans l’ombre de
son frère le Maharal de Prague, donne dans son livre, le Séfer Ha’Haïm,
quatorze explications de la Galout (exil) dont l’une est très
importante : nous avons été envoyés en exil pour savoir si vraiment
nous considérons ce pays comme notre pays. Ne reviendront que ceux qui
sont persuadés que ce pays est leur pays. On nous a donné toutes les
occasions de chercher ailleurs et, finalement, seuls ceux qui sont
convaincus que ce pays est le leur sont revenus. Et c’est au moment où
nous sommes revenus que l’interrogation s’est faite interrogatoire.
Crois-tu vraiment que ce pays est le tien ? Ytshak Navon (qui fut un
grand président de l’Etat d’Israel à défaut d’avoir été un grand
ministre) disait : « Ce pays est le nôtre. Nous avons des intérêts
politiques à nous arranger avec les arabes, mais ce pays est le
nôtre. » Aujourd’hui, c’est le langage inverse qu’on entend : « Ce pays
est le pays des arabes et c’est nous qui avons à nous justifier d’être
là où nous sommes. » C’est vraiment une interpellation d’identité très
profonde. L’assimilation est un problème très grave, surtout en
diaspora, en Israel aussi d’ailleurs. Mais un juif, même assimilé est
un juif, sauf lorsque la question de confiance se pose. Qu’est ce qu’un
juif même assimilé ? Est-il citoyen français ou citoyen du pays des
Hébreux ? Quand il est citoyen du pays des Hébreux, considère-t-il que
c’est la Palestine ou que c’est Eretz Israel ? Là est le vrai problème.
D’ailleurs, beaucoup de non juifs attendent que la vérité soit dite et
nous leur offrons actuellement un spectacle kafkaïen du Peuple de Dieu
doutant de son identité. Croyons-nous vraiment à ce que nous croyons
depuis 2000 ans si, le moment venu, nous sommes prêts à brader le
pays ? Le Rav Kook (ndlt : le Rav Abraham Ytshak Ha Cohen Kook, le
père, décédé en 1935) dans son livre Orot, au chapitre Orot HaTe’hiya
(paragraphe 44) a écrit un texte véritablement prophétique : « Nous
savons qu’un révolte contre l’esprit aura lieu en Eretz Israel. C’est
au début de la restauration de la nation qu’elle apparaîtra. Une partie
de la population jouissant d’une aisance matérielle se croira arrivée
au but ultime, ce qui amoindrira son âme. « Alors viendrons des jours
quand tu diras ne pas en avoir le désir. » (Ecclésiaste XII, 2)
L’exigence d’un idéal supérieur de sainteté disparaîtra et par là même
l’esprit déclinera et sombrera jusqu’à ce qu’advienne une tempête qui
mènera à une révolution. »
Nous sommes précisément arrivés à ce déclin de l’esprit
parce qu’on croit que, le but économique étant atteint, tout est
atteint. On peut se demander si cette tempête, ce ne sont pas aussi ces
comportements scandaleux à l’encontre des minorités juives en Israel :
les yéménites, les marocains, les éthiopiens. Ces scandales là nous
obligent à nous poser la question de l’unité du Peuple et de ce qu’en
dit la Thora.
Qu’est ce que c’est cette unité du Peuple lorsqu’elle
est mise en question à ce niveau là ? La tempête prévue par le Rav est
peut-être le sursaut de moralité et la recherche de la vérité auxquels
nous serons contraints. « Alors il sera évident que la force d’Israel
se trouve dans la sainteté immémoriale qui vient de la lumière de Dieu,
et dans sa Thora dans l’émergence de la clarté spirituelle. C’est elle
la véritable puissance qui parvient à vaincre les mondes et toutes
leurs forces. L’inévitabilité de cette révolte contre l’esprit vient de
la tendance à la matérialité qui naîtra inéluctablement dans la
collectivité nationale sous une forme agressive. Cela provient du temps
très long où ont disparu complètement la nécessité et la possibilité de
s’adonner à la tâche matérielle. Lorsque cette tendance émergera, elle
se manifestera avec une frénésie agressive et amènera des tempêtes. Ce
seront là en vérité les tribulations du Messie qui submergeront le
monde entier par les souffrances qu’elles entraîneront. »
Que dit ici le Rav dans sa langue très particulière ?
Dès qu’Israel sera fondé, il se produira une révolte contre les valeurs
spirituelles, de la part de ceux qui, croyant, croyant le but
économique atteint, estimeront que le but su sionisme est réalisé. Il
se produira alors un déclin de tous les idéaux jusqu’à ce qu’une
révolution survienne. Les pionniers, les habitants des « territoires »
(les mitna’halim) luttent pour la vérité. Mais le vrai combat, c’est ce
qui se passe dans le pays.
Question : Mais n’est-ce pas pour la Terre qu’ils se battent ?
Rav Ashkénazi : Oui, c’est très bien, mais le pays est
en train de se préparer à les abandonner. Nous avons tous des enfants
en Judée, en Samarie et à Gaza, et ils ont déjà fait la preuve de leur
héroïsme. C’est la sincérité du pays qui est en question concernant le
lien avec sa Terre. On est arrivé à démoniser les meilleurs des
‘Haloutsim (pionniers) de l’histoire d’Israel. Le problème ne se pose
pas en termes de choix électoraux. Si vous ne savez pas pour qui voter,
nous n’avons rien à vous dire. Le problème, c’est celui de la vérité
mise en congé. Il faut prendre conscience que ce qui est prévu par nos
textes risque d’arriver et a déjà commencé. Certes, il y a dans la
Bible des prophéties bienheureuses, où les prophètes voient les princes
du monde portant les juifs sur leurs épaules avec des offrandes d’or,
d’argent et de myrte pour venir à Jérusalem remercier le Dieu d’Israel.
Mais dans toutes ces sources, depuis la Bible, puis dans la Michna, la
Guemara, le Midrash, au fur et à mesure que le temps s’écoule, les
sources pessimistes sont plus nombreuses que les sources optimistes.
Dernièrement, au niveau des évènements de la Shoah par exemple, nous
n’avions que des sources pessimistes. Le ‘Hessed léAvraham, le Tomer
Dévora, et le Em Habanim Seme’ha, tous ces livres décrivent ce qui
risque d’arriver : la Shoah, l’inouï, mais qui s’est produit.
Le Talmud utilise trois termes pour décrire notre temps :
Yemot Hamashia’h, les temps du Messie, le premier signe étant le rassemblement des exilés ;
Mashia’h ben Yossef, le Messie fils de Joseph ;
Mashia’h
ben David, le Messie fils de David. Le Talmud (Sanhédrin, 97) dit :
« la génération où le ben David se dévoilera est une génération où la
vérité sera cachée, où la sagesse des scribes sentira la pourriture. »
‘חוכמת סופרים תסרח. C’est ce qui est en train de nous arriver. La
sagesse des scribes commence à sentir le pourri. Si nos maîtres ont eu
le courage de nous laisser ce message qui vient du fond des siècles,
c’est qu’ils avaient diagnostiqué au sein de leur Peuple une tendance à
la mise en question de son identité. Et cela doit se dévoiler au moment
du Retour à Sion. Voilà de quoi il s’agit dans ces textes. Nous avons
le devoir et pas seulement le droit d’être d’un optimisme total : ce
processus amorcé ira jusqu’au bout. A quel prix ? Cela, c’est mon
pessimisme immédiat, ma génération ayant traversé toutes ces tempêtes.
Kissinger a reçu le prix Nobel pour la paix au Vietnam.
Résultat de sa paix : d’innombrables victimes. « Victimes de la paix »,
comme on a dit de notre temps en Israel. Ce n’est pas la même chose,
mais cela ressemble.
L’espérance messianique commence avec le premier
homme ; elle ressurgit avec Abraham et elle ira jusqu’au bout. Dieu
sait que nous avons traversé, nous, ces porteurs d’espérance. Mais le
prix à payer, le prix de notre identité, c’est le pessimisme à court
terme. On peut craindre d’avoir pris la voie qui mène à une guerre
terrible avec le monde arabe, qui tient à ce que Jérusalem soit sa
capitale. C’est là que nous serons acculés à dire qui nous sommes.
Comme cette guerre est décrite dans le Zohar et que nous la gagnerons,
je suis tranquille, mais encore une fois, à long terme.